Philippe Pasqua
10 septembre - 23 octobre 2010
Depuis 1985, Philippe Pasqua transmet à des foules entières et consentantes cet impalpable bonheur insatiable de la découverte
d’un univers extraordinaire. Pour lui, la terre est un terrain
de jeu aux parcours initiatiques qu’il dévore urgemment, aux
rendez-vous calés serrés, aux rencontres essentielles.
La liberté et l’amour participent à sa lutte obstinée menée au
rythme d’un étrange ballet brosses époustouflant, main à la pâte
instinctive, imperturbable corps à corps intime.
Dans son atelier, rien ni personne ne saurait troubler la quiétude
des lieux bercés de silence et du souffle vivant des pinceaux à la
rage pragmatique de peindre. Il revendique son droit à l’égoïsme
dans son acte essentiel de création, isolément, préservé
de toute influence, s’adonnant ainsi à sa seule nécessité,
sa respiration, son addiction vitale. Tout tableau est un
renouveau, une découverte, un continent secret à parcourir et
magnifier. Le combat recommence devant l’immense espace blanc,
chaque cadrage, chaque visage, chaque regard, chaque mèche de
cheveu sont autant d’incertitudes sur l’issue de la bataille.
Dans les songes de Philippe Pasqua apparaissent toujours les
gens, citoyens de son monde, sans police, ni passeport. Ses personnages explosent le curseur de la normalité, brouillent les cartes de la bienséance, affolent les compteurs de l’honorabilité bien pensante.
Il s’imprègne d’eux et la vérité surgit, crue et belle,
terriblement photogénique comme l’est la condition humaine dans
ses mystères et sa poésie brute…
Ainsi, le nouveau-né ipso facto condamné hurle d’instinct
l’instant amer et immédiat de sa fin annoncée. Crime d’amour
sexuellement transmissible, la vie est là à bout de bras,
agglutinée, alitée et fragile, fontanelle vibrante de l’enfant
roi couronné. Plus tard, un jour finissant accouche d’une caresse
bleutée, prématurée, glacée du souffle d’adieu temporaire ou
définitif, fardant le visage abandonné des anesthésiés et des
morts en partance. Pendant ce temps, des corps s’agitent, se
proposent à l’amour de l’autre, démesurément présents, humanité
sexuée, avec ou sans pilosité, avec ou sans membres.
D’une robuste constitution articulée en poses délicates, l’état
général de Caphi le travestit gère ses affaires courantes,
osmose osée. Sur son sommet de solitude, l’artiste gère seul la
polémique victoire d’une exploration lucide et aboutie.
Et les femmes successives se révèlent.
Peau d’Anne charmeuse aux lèvres charnues, antre mouillé, terrain
visqueux, glissade de l’origine du monde béante, Venus s’évase
en corolle, fleur rouge d’extase, moiteur et confusion.
Eva se dévoile et convie à l’acte charnel, délicieuse pomme
d’amour croquée. Constance promène ses appâts intenses. La femme
enfant suce son pouce tandis qu’Isabelle porte en son sein
l’espérance instinctive de la survie des peuples.
Géant, Médor dort et l’humanité passe. Bonne pâte reposante,
renifleuse de rêve, cette chienne de vie chenue s’offre au monde,
insouciante et bienheureuse.
Altérité expressive aux couleurs radieuses du courage, Laura,
Arnaud et tant d’autres visages anonymes, présentent à
l’appréciation du monde l’immense force de la dissemblance, le
caractère puissant d’être autrement, exclamation flamboyante,
victoire percutante et inattaquable de la volonté de dire,
témoigner, exister en dépit du regard des autres, chiens de
fusil et coup d’état aux canons de la beauté.
Philippe Pasqua suscite une forme d’invitation à l’acceptation
spirituelle de la destinée, à l’introspection salvatrice. Tissus,
sang, matières, sécrétions…, il fouille, secoue, capture les
esprits pour atteindre la sagesse et la dignité de chacun.
Lorsqu’il compose une tête de mort, il appelle à la méditation,
à l’allégorie, par sa radicale interprétation de l’invisible.
Hémorragies excavées, le rire grinçant de la fin nargue le sort sur
fond d’infini secret, envoûtante provocation éjaculée, suintante
et dégoulinante, face souillée décapitée.
Palimpseste des temps modernes, trames éblouissantes
d’aujourd’hui, variations sur un thème décliné aux possibles
de l’art sur fond de perfection, il explore et réécrit sans
cesse l’émotion pour y révéler dans chaque version originale, sa
vérité troublante et abrupte.
L’artiste isole rituellement sa réflexion dans un écrin de
plexiglas, la rendant intouchable et inaltérable. Il fait sourire
en 3D ses crânes immaculés, caisses évidées d’une existence
passée, éviscérées de toute humeur, pleines d’une mémoire de
réminiscence. Grottes ultimes à la résonance éternelle, l’esprit
des morts y berce poétiquement les ailes en sursis des fébriles
lépidoptères butineurs et aimants, espiègle présence ingénue.
Le socle sublime l’oeuvre, la porte au regard, la révèle dans sa
hauteur et sa force.
A l’exception des pièces monumentales, la sculpture s’intègre
généralement dans un symbolique et raffiné espace de plexiglass
ou de verre, visible, internée et libre à la fois.
La grandeur de Philippe Pasqua apparaît dans sa capacité à
rappeler la vanité des plaisirs et des biens terrestres, à
évoquer le caractère transitoire de toute vie humaine, à en
imposer le respect par les chemins de traverse qu’il emprunte
inlassablement, serial killer de conjectures.
Il laisse entrevoir l’espoir, d’une vie meilleure, d’une souffrance
soulagée, d’une forme d’éternité, voire de résurrection.
Cette détermination inconditionnée, autarcique, douloureuse et
sincère, construit un mode très personnel d’une grande identité
immédiatement reconnaissable, appelé style, auquel seuls quelques
grands artistes à l’instar de Philippe Pasqua peuvent accéder,
éclairant par la générosité d’un regard lucide et passionné, les
hommes et leur destinée.
Jean CORBU
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